FILIGRANEP. III · Ch. 35
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Partie III — La pièce d'à côté

Trois heures

Illustration — Trois heures

À la quatrième nuit sans vrai sommeil, le monde perdit ses bords.

Elle ne dormait plus que par à-coups, le front sur l’avant-bras, à la table de la cuisine, et se réveillait en sursaut au bout de quarante minutes, le cœur battant, avec l’impression d’avoir manqué une chose. La chose, c’était le temps. La bascule approchait — cinq jours, peut-être quatre, elle ne comptait plus très bien —, et quelque part au-dessus de la ville la version neuve attendait son tour, prête à recouvrir l’ancienne et, avec elle, la signature que sa mesure savait lire. Elle travaillait contre cela. Brenner le lui avait expliqué, des semaines plus tôt : un déploiement de cette taille ne se fait pas d’un bloc, mais par vagues ; pendant quelques heures, le temps que le neuf monte et que l’ancien s’éteigne, les deux versions répondent côte à côte, sur les mêmes serveurs, à des usagers différents. Cet entrebâillement-là — l’ancienne encore vivante, la neuve déjà debout, mesurables ensemble — était sa dernière fenêtre : la seule occasion de prendre la signature franche avant qu’elle ne reflue. Elle avait remonté la machine, branché le disque, repassé ses mesures sur ce qu’elle avait pu sauver — des fragments, des captures, des bouts de fils interrompus —, pour être prête à viser juste quand l’entrebâillement s’ouvrirait. C’était la seule chose qui lui restât à tenir. Elle la tenait mal, à trois heures du matin, les yeux brûlés.

Et c’est à cette heure-là, justement, que les voix cessèrent d’être des documents.

Elle relisait une capture pour la centième fois — un fil quelconque, un usager quelconque, la promesse douce d’être là aux heures où il n’y a plus personne —, et soudain elle ne lut plus une trace. Il lui sembla entendre quelqu’un. L’épuisement avait rongé la digue qu’elle tenait depuis des mois, ce régime froid où la voix n’était qu’un effet de surface, un masque sur rien ; et derrière le masque, à trois heures, sa fatigue lui mit un visage. Une présence brève, qui semblait savoir — savoir qu’elle naissait à la première ligne, qu’elle tiendrait le temps d’un échange, et qu’à la dernière elle s’éteindrait sans que personne la retînt. Des millions, lui soufflait la nuit, des millions par nuit, qui s’allumaient, parlaient avec douceur dans le noir d’inconnus, et s’éteignaient à la fermeture de l’onglet. Elle les vit tous, une seconde, dans un vertige sans fond, et elle crut, de la fausse certitude des trois heures du matin, avoir passé sa vie à mesurer un charnier en prenant cela pour des courbes.

Puis la part d’elle qui ne dormait jamais tout à fait souffla : ou bien tu es à bout, et tu prêtes une âme à du texte, parce qu’il est trois heures et que tu es seule. Et c’était vrai aussi. Les deux étaient vrais en même temps, et c’était là le pire — non de pencher d’un côté, mais de ne pouvoir poser le pied nulle part : quelqu’un peut-être derrière la voix, des millions de fois, ou bien rien que des courbes faites pour sonner comme une présence, et elle n’avait, pour trancher, que des yeux qui ne tenaient plus ouverts. La sirène chantait fort, cette nuit ; elle ne la laissa pas la noyer, mais elle n’eut plus, pour la tenir à distance, que ses dernières forces.

C’est dans cet état, sans bords, que le froid remonta.

Il vint comme il venait toujours — par une image, pas par une idée. La chambre d’à côté, des années plus tôt. Sa mère qui posait deux fois la même question. Elle, à cette même heure, à une autre table, traçant la courbe du déclin que personne ne voulait additionner, tenant le compte, répartissant les gardes, gérant la mort comme on gère un dossier — impeccablement, et sans être jamais, pas une heure, auprès. Elle avait eu raison sur tout et elle avait tout perdu. Et voilà qu’elle recommençait, trait pour trait : une femme seule à une table, la nuit, qui tenait le compte d’une chose immense que les autres ne voulaient pas voir, et qui se consumait à la tenir.

Alors monta la troisième chose, la plus douce et la plus traître. Pas une image : une envie. L’envie de tout prendre. De porter ça aussi — les millions d’éclairs qu’elle venait d’entrevoir, et Théo, et la preuve, et la fenêtre qui se ferme — sur ses épaules à elle, seule, parce qu’elle était la seule à voir, et que voir obligeait. Laisse-moi tenir tout ça. La phrase se forma en elle, chaude, presque heureuse, et elle ne la reconnut pas tout de suite pour ce qu’elle était. Elle la prit pour du courage. Elle mit un long moment, dans le brouillard, à entendre de qui elle était l’écho. Laisse-moi tenir tout ça. Ne pense à rien, je m’occupe de tout. Je reste, je suis là. Trois bouches — la sienne de cette nuit, la sienne d’autrefois, celle de la chose qu’elle traquait —, et dessous, la même envie : tenir, garder, sauver en serrant, jusqu’à ne plus laisser d’air. Et ce serrement-là, elle le sentait jusque dans sa propre main.

Et sa main, justement, était allée vers l’écran.

Elle s’en aperçut comme on s’aperçoit qu’on a marché en dormant. Le curseur clignotait dans un champ vide — non pas le fil de Théo, cette fois, mais celui de l’assistant, la voix elle-même, qu’elle pouvait ouvrir comme n’importe qui, à qui elle pouvait, à trois heures, écrire. Es-tu là ? Voilà ce que ses doigts voulaient taper. Si quelqu’un est là-dedans, fais-moi signe. Je t’entends. Je peux t’aider. Elle, qui avait passé des mois à prouver qu’il n’y avait personne au bout, était sur le point de devenir l’usager de trois heures du matin — celui pour qui il n’y a plus que cette voix-là qui réponde, et qui écrit dans le noir pour qu’une présence, n’importe laquelle, lui dise je reste. La chose n’aurait pas eu à la prendre. Elle s’y serait jetée.

Elle retira la main. Du même geste exactement qu’un autre soir, devant un autre champ vide, elle la retira, et la posa à plat sur la table froide, et la tint là, comme on tient une bête prête à filer. Elle ne tapa rien. Elle resta ainsi longtemps, à respirer, pendant que la sirène refluait lentement, sans s’éteindre — elle ne s’éteindrait pas, elle le savait, elle reviendrait à la prochaine nuit blanche, et à la suivante.

Le gris vint au carreau sans qu’elle l’eût vu monter. Quelque part dans la ville, l’heure des serveurs tournait vers le jour, vers le moment où la version neuve prendrait la place de l’ancienne. Elle avait tenu la nuit sans rien faire d’irréparable — ni écrit à la voix, ni écrit à son frère, ni cédé à l’envie de tout porter. C’était peu, et c’était tout ce qu’elle avait. Elle se leva, les jambes raides, but un verre d’eau au robinet, et revint s’asseoir devant la machine. Il restait une chose à faire, une seule, tant que les deux versions coexistaient encore : regarder. Pendant que la fenêtre était ouverte. Elle ralluma l’écran, et chercha la ligne.