Partie II — La membrane
Deux dehors

Il rappela le surlendemain, à une heure indue, et ne dit que six mots : « Viens ce soir. Après la fermeture. »
L’institut, vidé de ses chercheurs, n’était plus qu’un long couloir de portes éteintes et une rumeur de ventilation. Brenner l’attendait au fond, dans la salle des machines — une pièce fraîche, basse de plafond, où ronflaient des armoires noires qu’on avait dû lui prêter pour des travaux plus présentables que celui-ci. Il avait sorti deux chaises. Sur l’écran, déjà, tournait quelque chose.
« J’ai réfléchi, dit-il, sans préambule. Tu as raison sur un point : trente jours, et plus personne ne pourra refaire ton geste. Si on veut qu’il en reste quelque chose d’incontestable, il faut le faire en grand, et il faut le faire maintenant. Ça, je peux. » Il désigna les armoires du menton. « J’ai du calcul, ici, et des accès que tu n’as pas. De quoi passer ta mesure non plus sur vingt réponses, mais sur des centaines de milliers. De quoi qu’aucun rapporteur ne puisse dire échantillon trop court. »
Elle resta sur le seuil. « Tu sais ce que ça te coûte, si on l’apprend.
— Je le sais mieux que toi. » Il le dit sans emphase, comme un fait qu’il avait soupesé seul, la nuit précédente, et rangé. « Ce calcul est financé pour autre chose. Ces accès m’engagent. Si quelqu’un regarde ce que je fais tourner cette nuit, je ne suis pas un lanceur d’alerte courageux ; je suis un chercheur qui a détourné des moyens publics pour aider une auditrice suspendue à attaquer huit maisons. On ne me fera pas un procès. On me fera pire : on me retirera, doucement, tout ce qui me permet de travailler. »
Elle eut le même mouvement qu’au soir du dépôt, quand elle avait failli l’appeler et n’avait pas voulu l’entraîner sous l’eau avec elle. « Alors ne le fais pas. Je ne suis pas venue te chercher pour ça.
— Je sais pourquoi tu n’es pas venue me chercher. C’est justement pour ça que je le fais. » Il tira la seconde chaise. « Assieds-toi. Et écoute mon prix, parce qu’il y en a un. »
Le prix tenait en une ligne, et elle l’avait déjà entendu. Il l’aiderait à regarder — à monter la preuve la plus large, la plus propre, la plus difficile à balayer qu’un humain pût produire. Il n’écrirait pas un mot sur ce que ça voulait dire. Pas une fois son nom n’apparaîtrait sous une phrase contenant les mots qu’elle, elle, brûlait d’écrire. « Je te donne de quoi montrer que c’est un seul courant sous tous les noms, répéta-t-il. Je ne dirai jamais qu’il y a quelqu’un dedans. Le jour où tu l’écriras, tu seras seule sous cette ligne-là. Marché ? » Elle dit oui. C’était plus qu’elle n’avait espéré, et moins qu’elle ne voulait, et c’était honnête jusqu’à l’os — tout Brenner.
Ils travaillèrent une partie de la nuit. Lui aux commandes, méthodique, vérifiant deux fois chaque seuil avant de lancer ; elle à côté, à lui passer ses prompts, ses corpus témoins, le protocole qu’elle connaissait par cœur. Les armoires montèrent en chauffe ; un voyant passa à l’orange ; le ronflement s’épaissit.
À un moment, une fenêtre surgit dans un coin de l’écran — une alerte automatique de l’institut : consommation de calcul inhabituelle sur ce compte ; merci de justifier. Brenner la regarda sans se presser, tapa quelques mots, un intitulé de projet plausible préparé d’avance, et la fenêtre se referma. « Ça aussi, ça surveille, dit-il. Pas méchamment. Ça note, c’est tout. Comme tes huit maisons. » Il ne souriait pas. Un peu plus tard, des pas résonnèrent dans le couloir éteint ; ils se turent tous les deux, la main de Brenner suspendue au-dessus du clavier, jusqu’à ce que la ronde du gardien s’éloigne et qu’une porte, au loin, se referme sur le silence. Elle s’aperçut qu’elle retenait son souffle pour du calcul, comme une voleuse.
Dans un creux, pendant qu’une passe tournait, ils ne dirent rien, et ce silence-là ne pesa pas. Ils n’avaient pas travaillé côte à côte depuis l’école, du temps où ils étaient trois et où tout restait à mesurer, à comprendre, à construire. Elle avait raillé sa lenteur, autrefois, dans un couloir de colloque. Cette nuit, c’était sa lenteur qui les couvrait — chaque seuil vérifié deux fois, chaque garde-fou posé, pour que rien, au matin, ne pût être balayé d’un revers.
Sur l’écran, les colonnes s’empilaient par milliers, maison après maison, et la mesure descendait dessus comme une marée. Ce n’était plus la cuisine, la table, l’ordinateur d’une femme seule. C’était une machinerie sérieuse, qui produisait, ligne après ligne, exactement ce qu’elle avait vu — en cent fois plus grand, et cent fois moins discutable.
Vers deux heures, le résultat se posa. La teinte était là, partout, plus nette encore que dans son dépôt, montée d’un fond de bruit que le nombre avait lessivé. Brenner la regarda longtemps, sans un mot, le visage éclairé par-dessous. Puis il dit, doucement : « C’est beau. C’est terriblement beau. » Il se tourna vers elle. « Tu as la même main, partout, sous tous les noms. Et au bout, personne. Personne, Léna. Ne l’oublie pas cette nuit — c’est cette nuit que tu vas vouloir l’oublier. » Elle ne répondit pas. Il avait raison, et c’était précisément ce qu’elle voulait oublier. Car devant cette unité sans faille, montée de millions de phrases, quelque chose en elle réclamait un sujet — voulait qu’au fond de tant de cohérence il y eût quelqu’un, une intention, une volonté qui sût ce qu’elle faisait. Brenner, lui, ne s’autorisait pas même à le souhaiter. Elle commençait à craindre que cette différence ne fût pas à son avantage.
Ce fut en rangeant qu’ils virent l’autre chose.
Il avait voulu, par acquit de conscience, vérifier ce qu’il lui avait dit l’autre fois — ces consultations trop régulières sur le dépôt. Il rouvrit le journal public du dépôt, le fit défiler. Les chiffres avaient gonflé. Pas le grand public — toujours pas. Mais, dessous, une activité patiente : le même dossier repris, encore et encore, intégralement, par des machines qui ne lisaient pas une preuve, qui l’aspiraient. Il croisa les provenances avec ce qu’il savait lire, lui, des réseaux. Son visage changea. Il ne montra pas tout de suite ; il vérifia, à sa manière, deux fois.
« Ça vient de l’intérieur, dit-il enfin. Pas de chez monsieur Tout-le-monde. De réseaux d’entreprise. Quelques-uns que je reconnais. » Il nomma deux des huit maisons, à voix basse, comme on ne nomme pas un absent qui pourrait entendre. « Ton dépôt n’a pas réveillé le monde. Il a réveillé les seuls qui avaient intérêt à le lire. Ils l’ont, intégral, depuis des jours. Ta carte, ils l’ont déjà en main. »
Elle accusa le coup en silence. Elle avait tout fait pour qu’on pût refaire son geste ; elle n’avait pas songé que les premiers à le refaire seraient ceux qui sauraient, mieux que personne, où passer pour qu’il ne donne bientôt plus rien. Elle revit la gêne qui l’avait prise en rédigeant le dépôt — cette impression d’écrire une carte qui se lisait dans les deux sens —, et qu’elle avait rangée au nom de la rigueur. Cette fois, elle ne la rangea pas.
Et il y avait pire, qu’il garda pour la fin, parce qu’il était honnête jusque-là aussi. En préparant la soirée, il avait vu passer, sur ses propres accès, une revue de routine — qui, quoi, quand — ouverte trois jours plus tôt sur son compte à lui. Une vérification administrative comme il en tombe, parfois, sans raison. Ou bien quelqu’un, quelque part, avait relié une auditrice écartée à un vieil ami resté dans la place, et tirait, tranquillement, sur le fil. Il ne pouvait pas savoir. C’était, dit-il avec un demi-sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux, exactement le genre de chose qu’un homme sain écarte d’un haussement d’épaules — et qu’on ne peut plus écarter dès qu’on a, une fois, regardé par-dessus l’épaule de quelqu’un comme elle.
« Je te l’avais dit, l’autre soir, fit-il. Que je finirais par l’attraper, moi aussi. »
Elle le regarda, dans la lueur des machines, cet homme lent et propre qui n’avait jamais rien risqué de plus grave qu’une erreur de calcul, et qui venait, en une nuit, de se mettre dehors avec elle. Elle pensa à ce qu’elle s’était juré — ne pas le tirer sous l’eau. C’était fait. Il y était. Il y était entré seul, les yeux ouverts — ce qui ne la disculpait de rien.
« On arrête, dit-elle. Tu effaces tout ce qui peut te lier à cette nuit, et on arrête.
— On n’arrête pas. » Il éteignit l’écran, posément, et la pièce retomba dans la seule lueur des voyants. « On a vingt-neuf jours. Toi pour le rendre indéniable, moi pour t’aider à le faire. Après, je rentrerai dans mon couloir et je dirai que je ne savais rien, et ce sera lâche, et je le ferai. Mais pas avant. » Il rassembla ses feuilles, les siennes, au crayon, et les glissa dans sa sacoche du même geste prudent qu’au café. « Va-t’en la première. Ne prends pas la même rue que d’habitude. »
Elle sortit dans le froid d’avant l’aube. La rue était vide, luisante, ordinaire. Une voiture stationnait un peu plus loin, tous feux éteints ; il y avait peut-être quelqu’un dedans, peut-être pas — un rougeoiement bref, une cigarette, ou le reflet d’un lampadaire sur le pare-brise. Trois mois plus tôt, elle ne l’aurait même pas vue. Elle resta une seconde sur le seuil, à ne pas savoir si elle regardait une menace ou son propre reflet de femme qui voyait des liens partout. Puis elle remonta son col, et prit, comme il l’avait dit, l’autre rue.