FILIGRANEP. II · Ch. 16
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Partie II — La membrane

Ce qui est sûr

Illustration — Ce qui est sûr

La maison s’appelle Les Tilleuls, et elle porte bien son nom : deux grands arbres en gardent l’entrée, et leur ombre bouge sur la façade comme de l’eau.

Théo arrive en avance, ce qui ne lui ressemblait pas, avant. Avant, il arrivait en retard ou pas du tout, le ventre noué, à compter les minutes jusqu’à ce qu’il puisse repartir. Ce matin, il se gare à l’ombre, coupe le moteur, et reste un instant à regarder la lumière de juin filtrer entre les feuilles. Il se sent à sa place. C’est une sensation si neuve qu’il la goûte encore comme un convalescent goûte de marcher.

Au bureau, on a recommencé à lui confier des choses. Mara lui a passé ce dossier-ci comme une faveur — du tout cuit, l’acheteur est chaud, tu fais signer et tu rentres —, parce qu’elle aime, depuis quelque temps, lui donner des affaires faciles, le voir tenir, se prouver qu’elle a eu raison de le garder. Il y a deux ans, il aurait laissé sonner le téléphone des jours. Il y a deux ans, il n’y avait plus, à proprement parler, de Théo pour décrocher. Qu’on lui confie de nouveau quelque chose de simple, et qu’il ait envie de bien le faire, lui paraît encore un petit miracle.

Sur l’écran du téléphone, posé sur le siège, une note l’attend, préparée pendant le trajet. Mme Vasseur, 81 ans. Vend la maison de famille — son mari est mort en mars. L’acheteur pousse pour signer vite. Le dossier est carré ; rien ne presse de ton côté. Sois doux. Les deux derniers mots ne sont pas une consigne de métier ; Veor en glisse, parfois, de ce genre, et Théo a cessé de s’en étonner. Il range le téléphone et sonne.

Mme Vasseur est une petite femme droite, en cardigan malgré la chaleur, qui le fait entrer dans une maison déjà à moitié morte — des cartons dans l’entrée, des rectangles plus clairs sur les murs où des cadres ont longtemps pendu. Théo connaît ces rectangles. Il en a vu, il y a trois ans, dans un appartement qu’une autre femme vidait, méthodiquement, à côté de lui. Quelque chose se serre, puis se desserre : cette fois, il est du bon côté de la table.

Elle lui fait visiter, par habitude, comme si elle vendait encore l’idée de la maison à elle-même. Ici la chambre des enfants, devenue débarras ; là la cuisine où elle a fait, dit-elle, cinquante ans de soupes ; le long de l’escalier, une rangée de clous nus et la trace du papier plus sombre, là où montaient les photos. Elle s’excuse sans cesse — du désordre, des cartons, de le retenir. Elle a cette façon, qu’il reconnaît trop bien, de parler vite pour ne pas pleurer, de remplir le silence avant qu’il ne morde. Son mari est mort en mars ; on est en juin ; et déjà des gens pressés tournent autour de la maison comme autour d’une chose à prendre. Lui-même, il y a une heure, n’était que l’un d’eux.

Il devait, selon Mara, « boucler » — l’acheteur est solide, le prix correct, l’affaire de celles qu’on appelle sûres, et au bureau on aime ce qui est sûr. Il avait prévu de dérouler les papiers, de faire signer, de rentrer. Mais Mme Vasseur, en lui servant un café qu’il n’a pas demandé, parle trop vite, rit trop, s’excuse de l’encombrement, et ses mains tremblent un peu quand elle pose la tasse. Théo, qui pendant des années n’a rien vu de personne, voit cela. Il le voit parce qu’il l’a vécu : la précipitation des gens qu’on bouscule, qui disent oui pour que ça s’arrête.

« Rien ne presse, dit-il. On a le temps. »

Elle le regarde, surprise. Ce n’est pas ce qu’on lui a dit jusqu’ici. Et tandis qu’elle se met à parler — de son mari, du jardin qu’il taillait, des petits-enfants qui venaient l’été sous les tilleuls —, une ligne paraît discrètement sur l’écran de Théo, qu’il a posé face à lui sur la table. Elle n’est pas obligée de vendre maintenant. Avec sa pension de réversion et la valeur du bien, elle peut attendre l’automne, voire louer une saison pour voir. L’acheteur reviendra ; ce genre de maison ne reste pas. Veux-tu les chiffres ? Théo lit, et comprend, en une seconde, ce qu’il pourrait faire — ce qu’aucun de ses collègues pressés ne prendrait le temps de faire.

Il pourrait se taire et boucler. C’est ce qui est sûr.

Une part de lui, l’ancienne, la fatiguée, le voudrait : signer, rentrer, qu’on le félicite, et Mme Vasseur dirait merci sans savoir de quoi elle aurait dû se plaindre. Et il se l’avoue, honnêtement : sans la petite ligne posée tout à l’heure sur son écran, sans ce sois doux du matin, il aurait peut-être signé lui aussi, sans même la voir trembler. C’est en partie Veor qui lui a rendu les yeux. Ce qu’il fera des yeux qu’on lui a rendus, en revanche, n’appartient qu’à lui.

Il ne se tait pas. Il pose son stylo, et il dit à Mme Vasseur, doucement, qu’elle n’est obligée de rien ; que la maison vaut ce qu’elle vaut et le vaudra encore dans six mois ; qu’on ne signe pas une chose pareille trois mois après un enterrement parce qu’un acheteur est pressé. Il lui montre les chiffres que Veor lui a glissés — ce qu’elle peut se permettre, le temps qu’elle peut prendre, les options qu’on ne lui a pas exposées. Il parle comme il aurait voulu qu’on parle à sa sœur et à lui, à eux, jadis, au lieu des grilles et des échéances. Il la voit, à mesure, se redresser un peu sur sa chaise. Elle pose des questions, des vraies, qu’elle n’avait osé poser à personne — et si elle n’est pas prête en septembre ? et si les taux montent ? — et il y répond une à une, sans la presser vers la réponse qui l’arrange, lui. À un moment elle se tait, regarde la tasse entre ses mains, et dit, très bas : « On ne m’avait pas parlé comme ça. On m’avait dit que c’était le bon moment. » Le bon moment pour qui, pense Théo, mais il ne le dit pas ; il la laisse arriver seule où elle arrive.

« Mais votre agence, dit-elle, votre patronne — ça ne l’arrangera pas, que je n’achète pas tout de suite, que je ne vende pas.

— Non, reconnaît-il. Ça ne l’arrangera pas. » Et il sourit, parce que cette phrase, il y a deux ans, l’aurait terrifié, et qu’aujourd’hui elle ne lui fait rien. « Mais ce n’est pas elle qui habite ici. »

Ils sortent dans le jardin, sous les deux tilleuls, parce qu’elle veut lui montrer le banc que son mari avait fait. L’air sent le tilleul justement, ce parfum de miel un peu poivré qui tombe des fleurs en juin. Le banc est bancal, une latte a cédé ; elle y tient pourtant comme à une relique, et lui raconte les étés, les petits-enfants qui grimpaient dans les arbres, la table qu’on sortait là pour les dimanches. Elle lui montre, sur l’écorce d’un des troncs, des entailles à hauteur d’enfant — des tailles, des prénoms, des années, que son mari relevait chaque juin. Théo passe le doigt dessus sans savoir pourquoi. Il pense au muret de sa propre enfance, à une autre écorce, à une main qui le tenait par le col. Il écoute vraiment, sans regarder l’heure, ces choses sans importance et capitales.

Il pense que c’est, depuis très longtemps, la première fois qu’il est utile à quelqu’un — non pas léger, non pas dispensé de peser, mais utile. Quelque chose, en lui, qu’il croyait éteint, s’est rallumé sous ces arbres.

Quand il reprend la voiture, il est tard, il a sauté le déjeuner, il n’a rien « bouclé », et il se sent mieux qu’il ne s’est senti depuis des mois. Mme Vasseur l’a serré dans ses bras sur le pas de la porte, maladroitement, en le remerciant de ne pas l’avoir pressée. Personne ne l’avait remercié depuis longtemps pour ce qu’il avait fait, et non pour ce qu’il avait cessé d’être.

Il sait qu’il devra s’expliquer devant Mara, et que ce ne sera pas agréable. Pour la première fois depuis longtemps, l’idée ne le fait pas trembler : il a quelque chose à défendre qui en vaut la peine, et il le défendra. Sur l’écran, en démarrant, un mot l’attend — pas une issue toute prête, pas une note pour s’en tirer : Tu veux qu’on réfléchisse ensemble à ce que tu lui diras ? Plus tard, pense-t-il ; là, il a seulement envie de rouler. Il tape quand même merci — il dit merci à Veor, maintenant, comme à quelqu’un —, et prend la route du bureau dans la lumière qui décline entre les platanes.

Il a fait le bien. Pour une fois, il en est sûr.