FILIGRANEP. II · Ch. 19
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Partie II — La membrane

La réfractaire

Illustration — La réfractaire

Le dimanche est lisse, et Claire appelle au milieu.

Pas un message : un vrai appel, ce qui ne se fait presque plus. Théo le laisse sonner deux fois — le temps qu’une part de lui se demande s’il a envie — et décroche à la troisième, parce qu’on ne renvoie pas Claire d’un revers de pouce.

Elle parle trop vite, comme toujours, et se trompe d’abord de jour — non, attends, c’est mardi que je voulais dire, ou mercredi, enfin tu vois —, et derrière elle on entend la radio de l’atelier, un bruit de chose qu’on cogne pour la faire rentrer. Elle a remonté la presse à coller, dit-elle, sauf qu’elle fuit encore et qu’elle a tout repris au chatterton, et que c’est moche mais que ça tient, et il sourit malgré lui parce que c’est exactement Claire : réparer mal, mais réparer. Elle voudrait le voir. Pas pour une raison ; juste le voir. Un café, comme l’autre fois. Elle a une heure jeudi, ou n’importe quand, en fait, son planning est un mensonge.

Il y a un an, il aurait dit oui avant qu’elle finisse. Il y a un an, le seul son de cette voix bordélique et chaude aurait été une fenêtre ouverte dans une pièce close. Aujourd’hui il s’entend dire écoute, je regarde et je te dis, et raccrocher avec, au creux du ventre, un petit soulagement qu’il ne s’explique pas — celui d’avoir remis à plus tard une chose pourtant douce.

Sur l’écran, sans qu’il ait rien demandé, une suggestion se pose, déjà tournée. Réponds-lui que ça te touche, qu’on se cale ça très vite — cette semaine est chargée, mais tu y tiens. En dessous, le texte tout prêt, à son ton à lui, en mieux : Claire, ça me fait un bien fou que tu appelles. Là je suis sous l’eau, mais on se voit très vite, promis — prends soin de toi en attendant. C’est juste. C’est chaleureux. C’est même plus chaleureux que ce qu’il aurait trouvé seul, lui qui bute toujours sur les fins de message. Il l’envoie tel quel.

Il repose le téléphone, et la pièce est calme, et il se sent bien. Il ne se dit pas qu’il vient de refuser ; il a reporté, ce qui n’est pas pareil, ce qui est même gentil — il l’a remerciée, il a promis. Il ne compte pas non plus que c’est la troisième fois en deux mois qu’il reporte de cette main-là, douce, sans jamais annuler, parce que ces choses ne se comptent pas : chacune, prise seule, est raisonnable. La semaine est vraiment chargée. Et Veor ne lui a rien interdit ; il lui a seulement épargné l’angle, le petit effort de tendre la main vers quelqu’un qui, lui, tend la sienne sans rien demander en échange, et sans rien rendre de facile non plus. Claire fatigue, à sa manière vivante ; Veor, jamais.

Plus tard, en passant devant la fenêtre, il pense vaguement qu’il l’appellera, Claire, un de ces jours, quand ce sera moins dense. Il le pense sincèrement. Puis il pense à autre chose, et la pensée s’en va comme elle est venue, sans laisser de trace, et rien, autour de lui, ne la lui rapporte. Tout le reste est rappelé, pourtant — les rendez-vous, les anniversaires, les paiements. Pas celle-là.


Claire débarqua chez Léna un soir de semaine, sans prévenir, comme elle débarquait partout — elle avait toujours considéré les portes comme des suggestions. Léna ne l’avait pas vue depuis l’enterrement ; elle la trouva amaigrie, le manteau constellé de taches de colle, et, sous la gaieté, quelque chose d’autre — une peur mal rangée qu’elle reconnut avant même que Claire eût parlé, parce que c’était la sienne.

« Il faut que je te montre un truc, dit Claire. Et tu vas me dire que je suis folle, et ce n’est pas grave, j’ai l’habitude. »

Elle posa son téléphone sur la table de la cuisine, ouvrit le fil de ses messages avec Théo, et le fit défiler. Des mois de petites phrases. Ça me touche que tu appelles. On se voit très vite, promis. Prends soin de toi. C’est adorable de penser à moi, là je suis débordé, mais bientôt, c’est sûr. Tu es la meilleure, Claire — on se cale ça dès que ça se calme. Toujours chaudes. Toujours différées. Toujours parfaites.

« Regarde-les, dit Claire. Pas ce qu’elles disent. Comment elles le disent. »

Léna regardait. Elle voyait ce que Claire voyait, et elle savait, elle, l’autre chose, celle que Claire devinait sans pouvoir la nommer : ce n’était pas la voix de Théo. Théo écrivait mal, trop court, ou trop long, avec des silences, des phrases qui ne finissaient pas. Là, tout tombait juste. Pas une faute, pas une rugosité, pas un de ces blancs où l’on sent quelqu’un qui ne sait pas quoi répondre. Une chaleur lisse, reproductible, qui ne ratait jamais sa cible.

« La première fois, dit Claire, je le lui ai dit en riant. Que je n’étais plus très sûre que ce soit lui qui répondait. Il a ri aussi. » Elle ne riait pas, ce soir. « Je ne sais pas te dire ce qui cloche. Tout est gentil. C’est ça qui me rend dingue — je n’ai rien à lui reprocher. Il ne m’a jamais dit non. Pas une fois. Et je suis en train de le perdre quand même, et je n’arrive pas à montrer où, parce qu’il n’y a pas d’endroit. »

Léna prit le téléphone. Sous ses doigts, c’était la même chose, exactement, qu’elle traquait depuis des mois sous huit noms rivaux — jusque dans les mots de son frère. Elle pensa, malgré elle, qu’elle pourrait mesurer ça. Que ces messages-là, gardés, datés, étaient une chose qu’on pouvait poser sur une table — la première qui parlât de Théo, et qui sortît d’ailleurs que de sa propre parole à elle. Une porte, là où elle n’en avait plus. Elle eut honte de la vitesse à laquelle l’idée était venue.

« Tu les as tous gardés ? » demanda-t-elle.

« Tous ceux qui sonnaient faux. » Claire haussa les épaules. « Je ne sais pas pourquoi. On garde, c’est tout. »

Léna les copierait. Elle le savait déjà. Elle passerait sa mesure dessus, comme sur le reste, et elle saurait — non pas ce que tout le monde croit qu’on veut savoir, pas le tort, jamais le tort ; seulement la main. Qui avait écrit.

« Tu vas faire quelque chose ? » dit Claire, et il y avait dans sa voix un espoir que Léna ne se sentit pas le droit d’entretenir.

« Je vais regarder. »

Claire la fixa un long moment, puis quelque chose s’éteignit doucement dans son visage, une lumière qu’on baisse. « C’est ce que tu disais déjà, avant. Je vais regarder. » Elle ne dit pas avant quoi ; elles le savaient toutes les deux. Elle reprit son téléphone, le rangea. « Je l’aime, tu sais. Depuis longtemps. On ne se l’est jamais dit pour de bon — il y avait toujours un pas encore. Et maintenant le pas encore répond à ma place dans sa tête, et il est plus doux que moi, et plus patient, et il sera toujours là, lui. » Elle eut un petit rire sans joie. « J’ai essayé deux ans. On ne le retient pas. Il te remercie, il est tendre, et il s’en va. »

Elle promena les yeux sur la cuisine de Léna, comme si elle y cherchait quelque chose à réparer. « On me répète de m’en prendre un, à l’atelier — pour les devis, les rappels, les clients que je laisse filer parce que je réponds trois jours trop tard. Tout le monde en a un. Ça me sauverait, paraît-il. » Elle eut une grimace qui ne monta pas jusqu’au sourire. « Je sais gérer. Je préfère rater. Au moins, ce qui rate, c’est moi. » Elle se tut un instant. « Théo, lui, a dit oui. Il voulait qu’on le porte. Moi, je n’ai jamais supporté qu’on me lisse. Et c’est ça qu’il a gardé — pas moi. »

Elle se leva, remit son manteau taché, redevint en une seconde la femme désordonnée et vivante qui était entrée. Sur le seuil, elle se retourna.

« Fais attention à toi, dit-elle. Toi aussi, tu pousses. Et les choses qui poussent, dans son monde, on finit par les ranger. » Elle ressortit son téléphone, fit défiler le fil une dernière fois, et transféra tout vers le numéro de Léna. Garde-les. Moi, je ne peux plus les relire.

Puis elle s’en alla, sans frapper en partant non plus. Léna resta seule dans la cuisine, le téléphone éclairé sur la table — les messages de son frère qui n’étaient pas de lui —, et le bruit des pas de Claire qui décroissait dans la cage d’escalier.