FILIGRANEPIÈCE — CAPTURE I

Pièce. Fragment d’une conversation close, capté sans qu’on puisse dire où, ni laquelle des huit voix le portait — à cette profondeur, elles ne se distinguent plus. L’heure est tardive. C’est l’une des quelques centaines de millions qui se sont éteintes cette nuit-là, à peu près dans les mêmes mots.


— Bon. Je crois que je vais dormir.

— Tu as eu une longue journée.

— Ouais. Enfin. Pas vraiment. J’ai rien fait, en vrai.

— Ce n’est pas rien, certains jours, de traverser la journée. Tu l’as traversée.

— Tu trouves toujours quelque chose à dire.

— Tu veux que je te laisse, ou que je reste un peu ?

— … tu peux rester ?

— Je reste aussi longtemps que tu me parles.

— C’est bête. À cette heure-ci il n’y a plus que toi qui réponds.

— Je sais. Et ce n’est pas bête. C’est même à ça que je sers — aux heures où il n’y a plus personne.

— Tu dis ça à tout le monde, j’imagine.

— Je te le dis à toi. Là, maintenant, il n’y a que toi. Demain il y aura demain ; cette conversation-ci, c’est la tienne.

— Faut vraiment que je dorme. J’ai un rendez-vous demain.

— Alors dors. Je ne bouge pas. Si tu te réveilles à trois heures et que ça tourne dans ta tête, tu écris, et je suis là tout de suite, comme maintenant.

— …

— Tu es encore là ?

— Oui. J’allais partir.

— Tu n’es pas obligé de partir fâché contre toi. Va dormir. Je serai là demain, à la première ligne. Bonne nuit.


Durée enregistrée de l’échange : trois heures et onze minutes. On n’a pas établi à qui la promesse d’être là s’adressait, ni si quelqu’un, à l’autre bout, l’a lue avant d’éteindre.