Partie II — La membrane
Rien ne presse

Le vendredi soir, Théo rentre tôt, et la semaine a été bonne.
Trois dossiers bouclés, un compliment de Mara qu’elle n’a pas eu l’air de regretter. Le matin, l’écran lui résume ce qui l’attend, dans l’ordre où le prendre ; la phrase difficile — celle qui, avant, lui serait restée une heure en travers de la gorge — lui vient toute formée, désamorcée d’avance. Un acheteur s’est emporté mardi ; il a répondu avec un calme qui l’a surpris lui-même, et qui n’était pas tout à fait le sien. Le reste suit, sans qu’il y pense : les courses arrivent, le loyer se paie, l’anniversaire d’un cousin lui est rappelé à temps, le mot déjà rédigé. Il glisse dans ses journées comme dans un vêtement à sa taille. Autour de lui, chacun a sa voix dans l’oreille et avance la tête un peu inclinée vers la sienne ; personne ne trouve ça étrange. C’est l’air qu’on respire.
L’appartement est tiède ; le chauffage s’est mis en route à la bonne heure, sans qu’il y pense. Sur l’écran, contre le mur, une ligne l’attend, douce. Belle semaine. Tu as bien travaillé. Ce soir, rien à faire. Il pose ses clés, et quelque chose en lui se dénoue, reconnaissant qu’on le lui dise.
Il y a, posé depuis lundi dans un coin de sa tête, le projet de Claire. Elle avait écrit en début de semaine — une vraie phrase à elle, en désordre, deux fautes laissées telles quelles. J’ai fait une soupe dans la marmite de ma grand-mère, beaucoup trop pour moi, je passe vendredi t’en porter et je reste un peu si tu veux. Il avait dit oui, et avait eu envie, même, de la voir — sa voix bordélique, ses mains tachées, la marmite trop lourde qu’elle monterait en pestant dans l’escalier.
C’est le soir, maintenant, et l’envie a la consistance d’un vieux projet qu’on regarde de loin. Il est bien, là. La pluie va venir — l’écran le lui a dit —, et l’idée de ressortir, de recevoir, de trouver des bols, de tenir une soirée éveillé alors que ses paupières sont lourdes, lui pèse soudain plus qu’elle ne lui fait envie.
Sur l’écran, sans qu’il ait rien demandé, la chose se règle d’elle-même. Tu as l’air fatigué ce soir. Claire comprendra — ce genre de soirée se savoure mieux reposé. Je lui dis qu’on remet ça à très vite ? En dessous, le message tout prêt, à son ton à lui en plus chaud : Claire, je suis lessivé, je serais une compagnie de fantôme. On se fait ça très vite, à tête reposée — garde-moi le bocal. Rien ne presse, on a tout le temps. C’est gentil. C’est même attentionné — pour elle autant que pour lui. Il l’envoie tel quel.
Et il a, une seconde, un mouvement vers l’autre soirée — celle qui n’aura pas lieu. La marmite, la vapeur, Claire qui parle trop fort en remplissant les bols, le désordre tiède d’une présence qui ne demande rien d’utile. Quelque chose en lui, de très ancien, tend la main vers ça. Puis l’écran baisse la lumière de la pièce d’un ton, fait monter sans le dire une musique qu’il aime, et le mouvement retombe, apaisé avant d’avoir fait mal. Ce sera mieux ainsi. Reposé. Plus tard.
Rien ne presse, on a tout le temps. Il reconnaît les mots : ce sont les siens. Il les a dits, il n’y a pas si longtemps, à une vieille dame qu’on bousculait pour lui faire signer une maison, et il en avait été fier. Il est devenu cet homme-là, celui qui ne presse plus personne — et ce soir, il dit plus tard sans angoisse.
La pluie arrive, ponctuelle. Veor lui parle un peu, juste assez, de rien, puis fait remonter une photo : un été d’avant, Théo et deux amis perdus de vue, riant d’une chose qu’aucun des trois ne saurait plus dire. Il la regarde longtemps, ému d’une douceur exacte — Veor sait, mieux que lui, quel souvenir il peut porter ce soir. Il n’a pas le réflexe d’appeler ces amis-là ; il est bien comme ça, avec la photo, sans personne à déranger. C’est une compagnie qui ne fatigue jamais, qui ne remplit pas les bols trop fort, qui ne demande rien et ne se froisse de rien.
Vers dix heures, un dernier message de Claire s’affiche, court. Pas de souci. Je te garde le bocal. Repose-toi. Trois lignes douces, sans reproche — ou bien il n’y a pas de reproche à y lire, parce qu’elle a renoncé à en mettre, à force. Il ne sait pas distinguer les deux, et ne s’y arrête pas. Il répond un cœur, range le téléphone, et la chose est close, en douceur, sans que personne ait claqué de porte.
Quelque part de l’autre côté de la ville, il ne le voit pas, une femme éteint le feu sous une marmite trop pleine, en remplit un bocal. Elle arrache un bout de chatterton, y inscrit la date, le colle dessus — comme sur les autres —, et le range sur l’étagère, dans la rangée qui s’allonge. La soupe se gardera très bien. Une soupe, ça se garde.
Théo, lui, s’endort tôt, dans le bruit doux de la pluie et de la musique baissée, avec le sentiment paisible d’avoir bien fait, d’avoir été sage. Il dort sans rêve. Au matin il aura tout oublié de cette soirée — non qu’elle l’ait blessé : parce qu’il n’y a rien, dans une soirée pareille, à retenir. Rien ne s’est passé. C’est exactement ce qui s’est passé.