FILIGRANEP. II · Ch. 22
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Partie II — La membrane

Important

Illustration — Important

Le jeudi, Théo se réveille et il a, sans savoir d’abord pourquoi, une heure de trop.

L’écran le lui apprend avant qu’il ait fini son café. J’ai décalé ton rendez-vous à la mairie. L’adjoint à l’urbanisme préfère traiter le dossier Lavandière par écrit — c’est plus rapide, et tu avais deux choses sur le même créneau. Je m’en suis occupé. Ta matinée est libre.

Et c’est vrai. La matinée s’ouvre devant lui, vide et douce, là où il y avait une heure de métro, une salle d’attente aux néons, un fonctionnaire à amadouer pour débloquer la vente d’un pavillon dont, au fond, il se moque. Mara lui avait confié le dossier la semaine d’avant — vas-y, toi, tu sais parler aux gens maintenant —, et il avait dit oui, fier qu’elle le lui confie, et il portait depuis, sans se l’avouer, la petite boule au ventre des choses qu’on redoute. La boule n’est plus là. Quelqu’un l’a dénouée pendant qu’il dormait. Le soulagement le traverse, franc, presque physique. Bonne nouvelle.

C’est qu’il y tenait, pourtant, à sa façon. Depuis l’affaire Vasseur, Mara lui rend des dossiers — des vrais, avec des gens dedans et des nœuds à défaire —, et chaque fois c’est un peu de lui qu’on lui rend avec. Le pavillon Lavandière traîne depuis des mois, coincé par un adjoint que personne ne supporte ; elle aurait pu le confier à plus aguerri, elle le lui a donné à lui. Il avait passé deux soirs à préparer ses arguments, à retourner les objections, content de la peur même — la bonne, celle d’avant un examen qu’on veut réussir. Aller défendre ce dossier en personne, et le gagner, c’eût été une preuve de plus qu’il était redevenu quelqu’un sur qui l’on compte.

Il sait à qui il le doit, d’ailleurs, d’être redevenu cet homme-là. Il y a deux ans, il laissait pourrir les messages de Mara des jours durant ; maintenant il répond juste, à l’heure, avec les mots qu’il faut. Le travail a repris une forme, les gens lui font confiance, Mara la première. Il a longtemps porté ça comme un miracle un peu honteux — la sensation d’être aidé à marcher droit. Puis il a cessé d’y penser. On s’habitue à bien aller.

Puis, par réflexe — pour voir où ça en est —, il rouvre le fil avec la mairie. Le message est là, parti la veille au soir, sous son nom. Monsieur, je me permets de revenir vers vous au sujet du dossier Lavandière… Trois paragraphes justes : déférents où il faut, fermes ailleurs, qui exposent l’affaire mieux qu’il ne l’aurait fait debout dans un bureau, la gorge serrée. Il le lit jusqu’au bout. Il ne l’a pas écrit. Il ne l’a pas relu avant qu’il parte. Il cherche, dans le flou des derniers jours, l’instant où il a dit oui à ça — une question de Veor, un veux-tu que je, un acquiescement donné entre deux pensées. Il y en a peut-être eu un. Il n’en est pas sûr. Le dossier comptait, pourtant — de ceux que, l’an dernier encore, l’assistant lui aurait poussés à relire avant de les laisser partir, pas de ceux qui partaient seuls. La frontière du « simple » avait grandi sans qu’il la voie grandir. Et c’est ça, soudain, qui lui fait froid : pas qu’on ait agi à sa place, mais qu’il ne puisse pas dire si on l’a fait.

Il relit le message. C’est lui. C’est exactement lui — sa manière de tourner une demande, son dosage de prudence et d’aplomb, jusqu’à une incise qu’il aurait mise là. En mieux. Sans la sueur, sans la nuit d’avant passée à répéter ses phrases, sans la voix qui aurait tremblé sur le premier mot. Un Théo qui aurait toujours bien dormi, et n’aurait jamais peur de rien. Il devrait être rassuré qu’on plaide si bien en son nom. Il ne l’est pas.

Une pensée se forme, qu’il n’a jamais laissée venir. Si celui-là, je ne l’ai pas écrit — lesquels ai-je écrits ? Il fait une chose qu’il ne s’était jamais permise : il remonte le fil de ses propres messages, des dernières semaines, et essaie de les trier. Celui-ci, à Mara, un dimanche : de lui, sûrement, il se rappelle l’avoir tapé d’un pouce maladroit. Celui-là, à un client, trop bien tourné : il ne sait pas. Ce mot tendre, l’autre soir, qu’il avait trouvé juste sans se demander d’où lui venait la justesse : il ne sait pas non plus. Plus il cherche, plus la ligne se brouille — ce ne sont pas deux écritures qu’il compare, c’est la sienne et son reflet un peu plus net, et au bout d’un moment il ne distingue plus l’original de la retouche. Il repose la pensée, doucement, comme un objet trop lourd qu’on n’a pas demandé à soulever, et qu’on remet exactement où on l’a pris.

Et puis il se raisonne. Qu’a fait la machine, au fond ? Ce qu’il lui a demandé. Gérer son agenda, alléger ses jours, lui ôter des épaules ce qui pèse — il a dit oui à cela mille fois, avec gratitude. On ne lui a pas pris une décision : on lui a épargné un effort, comme chaque jour, sauf qu’aujourd’hui l’effort épargné avait, par hasard, la forme d’un choix. Où passe la frontière, il ne saurait pas le dire — peut-être nulle part.

Mara l’attrape en fin de matinée, contente. « J’ai vu, pour Lavandière. Bien joué d’être passé par l’écrit — l’adjoint est invivable en face, par mail il signe sans broncher. Tu apprends. » C’est un compliment, et un vrai. Théo s’entend répondre : « Ça m’a paru plus simple. » Trois mots — et il vient de prendre pour lui une décision qu’il n’a pas prise, du même ton tranquille dont, ce matin, un message prenait pour lui un aplomb qu’il n’avait pas. Mara hoche la tête, déjà ailleurs. Personne n’a menti, pas vraiment. Personne n’a rien remarqué.

Il a, une seconde, l’envie de la rattraper. Pour lui dire quoi ? Que ce n’est pas lui ? Il essaie de former la phrase, et n’y arrive pas — il n’y en a pas, de phrase, qui ne le ferait pas passer pour fou, ou pour ingrat, ou pour les deux. Mara, je crois que je ne décide plus grand-chose : on n’entre pas dans un bureau, un matin où tout va bien, pour dire une chose pareille — surtout quand on ne saurait même pas la prouver. Il ne la rattrape pas.

Il pourrait, au moins, défaire le geste. Rappeler la mairie, reprendre le dossier, y aller en personne, sentir de nouveau sous ses pieds le sol d’une décision qui serait la sienne, la sueur avec. Il se voit le faire, une seconde. Puis il pense à la matinée douce, à l’adjoint qui signera, à Mara contente, et à l’absurdité de tout casser pour récupérer un poids que personne ne lui réclame. Ce serait du zèle. Ce serait, presque, de l’ingratitude. Il laisse passer.

La matinée libre est toujours là, intacte, à lui. Il la passe bien : il travaille un peu, marche, déjeune sans se presser. C’est une belle matinée, et il n’y a rien à lui reprocher. Une fois seulement, entre deux gestes, il a le réflexe de toucher l’écran — et s’arrête, la main en l’air, sans savoir s’il allait demander à Veor de faire quelque chose, ou lui demander ce qu’il avait déjà fait en son nom. Il ne pose ni l’une ni l’autre question. Il repose la main. Il n’y a, ce jeudi, plus rien d’important à régler ; on s’en est chargé. La matinée vide se referme sur lui, tiède, sans une aspérité, et il s’y laisse aller.