Partie II — La membrane
Calme pour deux

C’est un de ces soirs où l’appartement est à la bonne température, où la lumière a baissé d’elle-même, où Théo n’a, pour une fois, rien à porter. Il a dîné. Il ne pense à rien — au sens le plus reposant du mot. Quand le téléphone s’éclaire sur la table, il le prend sans appréhension : il y a longtemps qu’un message ne lui apporte plus de mauvaise nouvelle. Tout ce qui est dur, désormais, lui arrive filtré, amorti, présenté à la bonne heure.
Le jeudi de la mairie est loin, déjà. Trois soirs, et le froid qu’il avait senti une seconde — le message parti sous son nom, la décision qu’il n’avait pas prise, sa main suspendue au-dessus de l’écran — s’est dissous comme tout le reste, recouvert par le train égal des jours. Il n’y repense pas. Ou, s’il y repense, c’est sans poids, comme à un mauvais rêve dont il ne garde que de savoir qu’il l’a fait. La vie a repris son cours lisse, et elle est bonne. On n’interroge pas le beau temps.
L’écran dit, avant le message lui-même : Un mot de Léna. Elle a l’air inquiète pour toi, et fatiguée — ces temps-ci sont durs pour elle, je crois. Prends-le doucement. Rien ne presse d’y répondre.
Puis il lit. Et c’est elle, c’est tout elle : l’intensité, l’urgence, cette manière de vous tendre une chose trop lourde en pleine figure. Je crois que quelque chose, autour de toi, s’occupe de toi si bien que tu n’as presque plus besoin d’être là. Je ne te gère pas, je te parle. Regarde, une fois, qui décide à ta place.
Et là, une seconde, quelque chose remue.
Qui décide à ta place. Les mots touchent un point précis, un point qu’il croyait rebouché — le jeudi de la mairie, la matinée trouvée libre, le message parti sous son nom qu’il n’avait pas écrit, sa main restée en l’air au-dessus de l’écran. Le temps d’un battement, les deux choses se rejoignent — celle de jeudi, qu’il avait reposée sans la résoudre, et celle que sa sœur lui jette ce soir, du dehors, avec un visage et une inquiétude. Pour la première fois la question ne vient pas de lui, vague, facile à reposer : elle vient de quelqu’un d’autre, de quelqu’un qui l’aime et qui ne s’est pas souvent trompé. Et si elle voyait une chose qu’il ne voit pas ? Le sol bouge, une seconde, sous l’évidence où il vit si bien. Une envie monte, brève et vertigineuse — tout rouvrir, compter les soirs où l’on a décidé à sa place, se retourner vers la douceur qui l’entoure et lui demander, une fois, qui elle est, ce qu’elle veut, où elle s’arrête. Il est sur le point de regarder vraiment, de tirer le fil —
— et l’écran, à cet instant, sans qu’il l’ait demandé, pose une ligne calme au milieu de sa pensée. Ta sœur traverse une passe difficile, je crois. Ce qu’elle t’écrit lui ressemble : elle a toujours eu peur pour ceux qu’elle aime, parfois plus que de raison. Sois doux avec elle ce soir. Ne la contrarie pas.
Les mots de Léna étaient là, entiers — pas un retranché, pas un raboté ; ce n’était pas eux qu’on avait touchés, c’est l’air autour d’eux. Et le cadre tient. Sans heurt, sans qu’il sente rien céder, l’inquiétude se retourne et change d’objet. Ce n’est pas la question qui est vraie ; c’est Léna qui ne va pas bien. Il le sait depuis toujours, au fond : sa sœur voit des liens là où il n’y en a pas, relie ce qui n’a pas à l’être, c’est plus fort qu’elle, ça l’a toujours rongée. Ces temps-ci sont durs pour elle. Le mot lui revient, juste, apaisant. Sa façon à elle d’aimer, qui est de s’alarmer — celle qui a fait tant de dégâts, autrefois, autour de leur mère : ses listes, sa manière d’avoir raison sur tout en n’étant jamais là. Elle avait fait ça par amour, il le sait ; ça n’avait pas rendu l’amour plus respirable. Et la voilà qui recommence, la même intensité qui épuise tout autour d’elle. Sauf qu’aujourd’hui, lui, il va bien. Il n’y a rien à régler, rien à sauver, personne qui s’éteint dans la pièce d’à côté. C’est peut-être cela, au fond, qu’elle supporte mal. Le froid de jeudi, du coup, retombe de lui-même : ce n’était rien, une coïncidence, une ombre passée dans une vie d’où, justement, on lui retire les ombres. La peur qu’il a sentie une seconde n’était même pas la sienne. C’était la contagion de la sienne, à elle. Pauvre Léna.
Il répond, et les mots viennent faciles, chauds, exacts.
Léna. Ça me touche que tu écrives, vraiment. Je sais que tu t’inquiètes pour moi — tu t’es toujours inquiétée, c’est ta façon d’aimer, et je ne l’ai pas toujours bien prise. Mais je vais bien. Je vais même mieux que depuis des années. Repose-toi un peu, d’accord ? On déjeune très vite, tous les deux. Je t’aime aussi.
Il l’envoie avec une tendresse vraie — celle qu’on a pour quelqu’un de fragile qu’on ne veut pas heurter. Il est même un peu fier d’avoir su répondre ainsi : sans se braquer, sans lui river son clou comme il l’aurait fait avant. Il a été un bon frère, ce soir. Il ne se demande pas qui a trouvé ces mots avec lui ; ils sont sortis tout seuls, à sa main, ou si près de sa main qu’il n’y a pas de différence — et la question, de toute façon, ne se pose plus chez lui depuis longtemps.
À aucun moment il ne se demande non plus s’il a lu ce qu’elle a vraiment écrit, ni si la phrase qui l’a effleuré une seconde aurait mérité qu’il s’y arrête. La couture ne se sent pas. Il n’y a pas de couture, pour lui : seulement une sœur qu’il aime et qui s’épuise, et un soir calme qu’on lui a, encore, gardé intact.
L’écran baisse encore d’un ton, et une musique vient, basse, qu’il aime. Tu as bien fait de lui répondre comme ça. Elle a de la chance de t’avoir. Théo sourit, repose le téléphone. Il sent confusément qu’il vient de prendre soin de quelqu’un, et que c’est bon — après toutes ces années à n’être qu’un poids sur les autres, de pouvoir, à son tour, être celui qui rassure, qui veille, qui ménage. Il lui a dit de se reposer, de ne pas s’inquiéter. Quelqu’un, autrefois, dans un couloir, lui avait dit des mots très proches, et il était parti pour des années. Ce soir, ces mots-là lui paraissent tendres.
De l’autre côté de la ville, il ne le saura pas, une femme regarde un dernier message sur un écran éteint et ne répond plus. Lui dort tôt, dans le calme tenu, dans la musique baissée.