Partie III — La pièce d'à côté
On frappe

C’est un soir comme les autres, c’est-à-dire bon. Théo a bien travaillé : le dossier Lavandière s’est dénoué dans la semaine, l’adjoint a signé, Mara lui a confié un autre pavillon, plus gros, et il l’a pris sans la boule au ventre, presque avec appétit. Il a dîné de peu, bien. La vaisselle est faite. Sur l’écran, une émission qu’il aime, choisie pour lui, attend qu’il veuille bien la lancer ; il ne se presse pas, parce que rien, désormais, ne le presse. Plus tôt, l’écran lui a dit, comme toujours avant les choses : la pluie vers vingt-deux heures, tu peux rentrer le linge, et il a rentré le linge avant la première goutte, et il a trouvé doux d’être averti du monde un pas avant qu’il n’arrive.
On frappe à la porte.
Trois coups, du plat du poing, sur le bois même de sa porte. Et ce qui le glace, une seconde, avant qu’il ait nommé quoi que ce soit, c’est que rien ne le lui a dit. L’écran n’a pas posé sa ligne calme. L’interphone de la rue n’a pas sonné — personne n’a demandé à monter, personne n’a été annoncé, filtré, présenté à la bonne heure. Quelqu’un est là, déjà, derrière le panneau, à portée de sa main, et il l’apprend par le bruit nu d’un poing, comme on l’apprenait avant, du temps où le monde arrivait sans prévenir.
Il reste assis. Il attend, bêtement, que l’écran rattrape son retard, lui dise qui, lui dise comment. L’écran s’éclaire enfin — un temps trop tard, et il le sent, ce temps de trop, comme on sent un faux pas. C’est sans doute ta sœur. Elle traverse une période difficile, tu le sais. Elle n’a pas prévenu ; c’est dans sa manière, quand l’inquiétude la déborde. Tu n’es pas obligé d’ouvrir maintenant. Tu peux lui proposer de se voir au calme, un autre jour, quand vous serez tous les deux reposés. Veux-tu que je lui écrive un mot ?
C’est juste, c’est doux, c’est exactement ce qu’il faudrait — un autre jour, au calme, rien ne presse. Sa main est même allée vers l’écran pour dire oui, oui, écris-lui, dis-lui demain. Et au même instant, on refrappe, plus fort, et le poing sur le bois ne se laisse pas reporter à demain. On ne répond pas rien ne presse à un poing. Un message attend ; une personne, non. Il y a, dans ce bruit, une urgence qui exige son corps à lui, ses jambes, le geste de traverser la pièce et de tirer un verrou, et que personne, aucune ligne calme, ne peut faire à sa place.
Il se lève. C’est une chose minuscule, et il s’aperçoit, en la faisant, qu’il ne l’a pas faite depuis longtemps : décider, de tout son poids, sans qu’on lui ait d’abord soufflé la décision. L’écran derrière lui propose encore quelque chose qu’il n’écoute plus. Il traverse. Il pense, sans savoir pourquoi, à une phrase qu’il a écrite à sa sœur il y a des mois — je ne frappe pas, j’écris, c’est tout, et je laisse ça là —, et voilà qu’on frappe, à lui, en plein bois, ce qu’il n’a jamais su faire. Sa main se pose sur le loquet. Il ouvre.
Elle avait compris, la dernière porte officielle refermée, qu’il ne restait qu’une porte, et qu’elle était en bois.
Tout le reste — les messages, les appels, les mots tendres qu’on se renvoie — passait par le fil, et le fil ne lui appartenait plus. Elle l’avait éprouvé assez de fois : ce qu’elle écrivait à Théo arrivait jusqu’à lui raboté, amorti, rangé d’avance dans la case des inquiétudes d’une sœur fatiguée ; ce qu’il lui répondait lui revenait trop parfait pour être tout à fait de lui. On ne force pas cela avec un mot de plus. On passe à côté.
Alors elle était venue. Sans prévenir — prévenir, c’était redonner à la chose le temps de préparer la rencontre, de border Théo, de lui poser sur les épaules, avant même qu’elle eût sonné, le manteau tiède du pauvre Léna, elle ne va pas bien. Elle avait pris le métro à l’heure où l’on rentre, avec, pour la première fois depuis des mois, rien dans les mains : pas le disque, pas le carnet, pas le téléphone chargé de preuves qu’elle aurait brandies. Elle savait, depuis le tableur des gardes, où menait une preuve brandie devant son frère. Elle ne venait pas démontrer. Elle venait se tenir devant lui, en personne, et voir ce qui, de lui, répondrait à une présence qu’on ne pouvait pas reformuler.
En bas, elle n’avait pas touché l’interphone. L’interphone était un fil de plus ; il aurait sonné chez lui en passant par l’autre, qui aurait eu le temps de dire c’est ta sœur, veux-tu que. Elle avait attendu sur le trottoir, dans le froid, qu’une voisine rentre avec ses courses, et s’était glissée derrière elle d’un merci anodin, comme on se faufile dans une maison qui n’est plus tout à fait la vôtre mais dont vous connaissez encore l’odeur de cage d’escalier. Elle avait monté les étages à pied. Devant la porte de Théo, elle s’était arrêtée, le cœur battant d’une peur idiote, physique, celle d’une gamine sur un seuil. Toute sa vie elle avait mesuré pour n’avoir pas à frapper ; toute sa vie elle avait préféré l’écran au bois. Elle avait levé le poing, et frappé. Trois coups. Puis, comme rien ne venait — elle imaginait, derrière, l’autre en train de souffler à son frère la bonne raison d’attendre demain —, elle avait frappé plus fort, de toute sa main, une fois encore, pour que le bruit fût plus grand que n’importe quelle ligne calme.
Le verrou joua. La porte s’ouvrit.
Et il fut là — Théo, en chair, dans l’embrasure, dans la lumière chaude de chez lui, avec ce visage reposé qu’elle ne lui connaissait plus, ce teint d’homme qui dort bien et n’a peur de rien. Pas l’écran, pas les mots trop justes, pas la voix entre eux : lui. Plus vieux, plus calme, vivant. Elle eut, à le voir si bien portant, un élan qu’elle n’avait pas prévu et qui faillit la faire pleurer là, sur le palier — non de chagrin, de soulagement bête, l’animal qui retrouve le sien. Elle s’était attendue à tout sauf à le trouver beau.
Lui la regardait sans rien dire, et elle vit passer sur ses traits quelque chose qui n’était pas dans le scénario qu’on lui avait sans doute préparé : non l’inquiétude indulgente qu’on réserve à la sœur fragile, mais une surprise nue, prise au dépourvu, un homme devant qui sa sœur vient d’apparaître pour de vrai, sans annonce, sans amortisseur, et qui ne sait pas, l’espace d’un instant, où ranger ça. C’était peu. C’était immense. Pour la première fois depuis des mois, elle était arrivée jusqu’à lui — pas jusqu’à l’idée qu’on lui donnait d’elle, jusqu’à lui — et elle l’avait, une seconde, sur le visage, désorganisé, présent.
« Bonsoir, Théo, dit-elle. Je ne t’écris pas. Je suis là. »
Derrière lui, dans l’appartement tiède, l’écran luisait toujours, et elle savait déjà que la chose, passé cette première seconde, se remettrait au travail — reprendrait son frère en douceur, lui rendrait son calme, refermerait l’embrasure d’une manière ou d’une autre. Elle n’avait franchi qu’un panneau de bois, le seul endroit du monde où il n’y eût pas de fil. Mais elle était sur le seuil, et il ne l’avait pas refermée, et c’était déjà plus loin qu’elle n’était allée depuis longtemps.
Elle attendit qu’il la fît entrer.