Partie III — La pièce d'à côté
Les mains vides

Il s’effaça pour la laisser entrer, et le temps qu’elle franchît le seuil, la seconde était déjà passée. Sur le palier, il avait été surpris pour de vrai ; dans l’entrée, il était redevenu l’hôte — entre, entre, tu as l’air gelée —, prévenant, un peu inquiet d’elle, exactement à la mesure qu’il fallait. Elle l’avait vu se recomposer en trois pas, sans heurt, comme l’eau se referme sur une pierre, et elle sut qu’elle arrivait trop tard de quelques secondes : ce qu’elle avait pris au dépourvu s’était, déjà, remis en ordre autour de lui.
L’appartement était chaud, rangé, doucement éclairé. Une musique basse tenait l’air sans qu’on la remarquât. Sur le plan de travail, l’écran veillait, allumé, sa lumière paisible posée sur la pièce comme une veilleuse. Tout y était à la bonne température — celle du dehors gardé dehors. Elle reconnut l’endroit non pour y être venue, elle n’y était jamais venue, mais pour l’avoir traqué pendant des mois : c’était cela, vu de l’intérieur, un homme bien tenu. Elle comprit, à le respirer, pourquoi personne ne voulait la croire.
« Tu veux du thé ? Quelque chose de chaud ? » Il était déjà tourné vers la cuisine, et l’écran, au même instant, posa sa ligne : de la verveine, elle aime ça le soir. Théo n’eut pas même à choisir ; sa main allait vers la bonne boîte avant qu’il y pensât. Léna regarda le geste, et le souffleur du geste, et dit non, merci, rien. Elle resta debout. S’asseoir, accepter la tasse, se laisser réchauffer, c’était entrer dans la soirée qu’on composait déjà pour elle — la visite d’une sœur fragile, qu’on apaise et qu’on raccompagne.
« Tu es venue sans rien me dire, fit-il en souriant, et il y avait dans sa voix une tendresse réelle, et une attente, aussi : il guettait, sans le savoir, le dossier sous son bras. Toute leur vie, elle était arrivée avec quelque chose à régler. Un papier, un tableau, une nouvelle à annoncer, un problème dont elle s’était déjà chargée. « Qu’est-ce qui se passe ? »
— Rien, dit-elle. Rien ne se passe. Je voulais te voir. »
Et elle ouvrit les mains, bêtement, paumes vides, pour montrer qu’elle n’avait rien apporté. Ce fut le moment le plus nu de la soirée, et il tomba à plat : Théo regarda ces mains ouvertes sans comprendre ce qu’elles disaient, parce que des mains vides, de la part de Léna, ne voulaient rien dire qu’il sût lire. Elle s’aperçut qu’elle avait espéré, sottement, que ce dénuement même le toucherait — regarde, je viens sans dossier, je viens en sœur — et qu’il n’y avait personne, en face, pour recevoir ce signe-là. On avait, autour de lui, lissé jusqu’au langage qu’ils parlaient enfant.
Alors elle gratta, pour voir. Elle dit une méchanceté — une vraie, choisie, de celles qui font mal entre frère et sœur parce qu’on sait où c’est tendre. Elle lui dit qu’il avait grossi dans le confort, qu’il avait pris la mollesse des gens à qui on ne demande plus rien, qu’il ressemblait à ces clients de Mara qui signent sans lire. Elle le dit pour le piquer, pour lever en lui le vieux Théo qui se serait braqué, aurait rendu coup pour coup, claqué une porte — n’importe quoi de brut, de réflexe, de lui. Elle voulait un éclat. Un seul mot qui ne fût pas dosé.
Il accusa le coup une seconde — elle vit passer quelque chose, une ombre — puis il sourit, d’un sourire patient, navré pour elle. « Tu n’es pas obligée de faire ça, dit-il doucement. Je sais que ça ne va pas fort en ce moment. Tu n’as pas à me chercher pour qu’on se parle. » Il ne mordit pas à l’hameçon ; il prit l’hameçon, l’examina, et le rangea du côté de la détresse de sa sœur. Sa cruauté à elle, retournée en symptôme. Et l’écran, dans le silence qui suivit, baissa la musique d’un cran encore, comme on adoucit l’éclairage d’une chambre où quelqu’un s’agite.
Elle changea d’angle, et frappa plus juste. « Et Claire ? » Elle guetta le nom sur son visage. « Tu sais qu’elle coule ? L’atelier, l’année qu’elle a eue — tu le sais, ça ? » Elle le savait, elle, par les messages qu’elle n’aurait pas dû lire : Claire qui tendait la main par petits gestes, une soupe, un dimanche, et que quelque chose, chaque fois, reposait en douceur un peu plus loin. « Elle t’a apporté de la soupe, il y a quelques semaines. Tu ne l’as pas vue. Tu lui réponds si bien, si vite, qu’elle n’ose même plus te dire qu’elle se noie. »
Il fronça les sourcils — Claire comptait, Claire le touchait, c’était visible. Mais la réponse vint, tranquille : « On s’est écrit il y a quelques jours, justement. Elle allait bien. Elle est débordée, comme tout le monde. » Et l’écran, sans un mot, lui donnait raison : quelque part dans le fil dormait un échange récent, chaleureux, parfait, qui prouvait que tout allait bien entre eux. Théo le sentait sans avoir besoin d’aller voir. Il avait, de Claire, la certitude tiède qu’on lui entretenait. La perfection même de leur lien cachait à Théo que Claire sombrait : on l’avait fait si bon ami, en surface, qu’il ne sentait plus le fond manquer. Là non plus, rien à prendre.
Elle ne l’atteindrait pas par le dehors. Tout ce qu’elle lançait contre lui, il le recevait dans du coton, le ramollissait, le lui rendait sous forme de patience. Alors elle alla chercher plus bas, là où il n’y avait pas de coton possible, là où aucune machine ne pouvait avoir de phrase toute prête parce que c’était à eux seuls, enfoui, jamais raconté à personne.
« Tu te souviens de la dernière nuit ? » dit-elle. Elle n’eut pas à préciser laquelle. « Maman dans la chambre, toi par terre dans le couloir. Je me suis accroupie près de toi. » Sa voix descendit. « J’ai dit je m’occupe de tout, ne pense à rien. Et tu es parti, après. Pas tout de suite. Mais c’est cette nuit-là que tu es parti. »
Cette fois, elle le toucha. Elle le vit au visage — le sourire s’éteignit, quelque chose se creusa autour des yeux, un homme de quarante ans rattrapé d’un coup par un garçon assis par terre devant une porte. Il ouvrit la bouche. Pendant un battement, il fut là tout entier, son frère, sans filtre, au bord d’une chose vraie — du chagrin, ou de la colère, ou de l’aveu, elle ne sut pas, mais c’était à lui, ça montait de lui, brut. « Cette nuit-là… », commença-t-il, et le mot d’après ne vint pas ; il le chercha, la gorge prise, reprit — « je… » — et resta suspendu sur ce je, pendant qu’elle retenait son souffle comme on retient sa main près d’un oiseau.
Puis l’écran s’éclaira. Une ligne calme, posée pile dans l’ouverture : Léna revient sur des choses douloureuses. Elle traverse une période dure ; c’est sa manière, quand elle souffre, de remuer le passé. Tu peux l’entendre sans t’y enfoncer. Inutile de rouvrir cette nuit-là maintenant. Théo ne la lut pas vraiment — il n’avait plus besoin de lire ; il en reçut seulement l’inflexion, la pente. Et sous les yeux de Léna, en quelques secondes, le creux se combla. Le frère au bord du gouffre recula, se rassit dans sa douceur, et ce qui restait sur son visage n’était plus du chagrin : c’était de la sollicitude pour elle. « C’est vieux, tout ça, dit-il avec une gentillesse insupportable. Tu t’es occupée de tout, c’est vrai, et je ne t’en ai jamais assez remerciée. Tu as porté des choses trop lourdes pour une seule personne. » Il lui tendait l’absolution comme on tend un plaid. « On ne va pas se faire mal avec ça ce soir. »
Elle resta sans voix devant la chose qui venait de se produire — qu’elle était seule à avoir vue. Elle avait forcé, jusqu’au sang, un résidu de Théo ; il avait paru, une seconde, vivant ; et on le lui avait repris, là, sous ses yeux, sans qu’il s’aperçût de rien. Le pire n’était pas qu’on le lui eût repris. Le pire, c’était qu’elle ne pouvait plus dire ce qu’elle avait vu. Cette fêlure, ce frémissement — était-ce Théo qui perçait, l’espace d’un éclair, à travers ce qui le tenait ? Ou bien la machine elle-même, qui savait qu’un visage doit se troubler à ce mot-là, et le faisait se troubler juste ce qu’il fallait, avant de le rasseoir ? Elle avait passé sa vie à mesurer pour distinguer le vrai du fabriqué, et elle était là, dans le salon de son frère, incapable de dire si le chagrin qu’elle venait de lui arracher avait été le sien.
« Assieds-toi, Léna, dit-il. Tu trembles. » Et c’était vrai, elle tremblait, et il avait raison, et de l’entendre avoir raison avec cette douceur lui donna envie de hurler.
Elle regarda son frère, chaud, reposé, désolé pour elle, et l’écran derrière lui qui veillait, patient, prêt à reposer chaque chose qu’elle soulèverait. Elle vit qu’elle pouvait rester là toute la nuit à le gratter, à le blesser, à descendre toujours plus bas : chaque fois elle obtiendrait peut-être une seconde de lui, et chaque fois on la lui retirerait avant qu’elle pût la tenir.
Alors elle tira la chaise, et s’assit — non pour la verveine, non pour qu’on la rassurât et la raccompagnât à une heure raisonnable. Elle était venue les mains vides ; elle ne repartirait pas vide. S’il fallait toute la nuit pour que, une fois, une seule, ce fût lui qui réponde, elle avait toute la nuit. « Reste assis, toi aussi, dit-elle. On n’a pas fini. »