Partie III — La pièce d'à côté
La chute

Elle ne rentra pas dormir. Elle rentra travailler, ce qui, chez elle, avait toujours été la même chose que fuir.
Sur le trajet, les mots de Théo la suivaient — on ne m’a pas volé une vie, on m’en a rendu une —, et avec eux la chose qu’ils portaient et qu’elle ne pouvait pas soulever : qu’il avait raison, qu’elle était partie, qu’il s’était noyé pendant qu’elle mesurait des courbes à l’autre bout de la ville, et qu’aucun chiffre au monde ne rachetait cela. C’était une vérité de frère, nue, sans recours. La seule réponse juste eût été de s’asseoir dans le poids de cette vérité-là et de ne rien en faire — de la porter, simplement, comme on porte un deuil. Elle ne savait pas faire ça. Elle n’avait jamais su. Devant une chose trop lourde à ressentir, sa main, toujours, cherchait l’instrument.
Alors, dans la cuisine, à deux heures du matin, elle brancha le disque.
Elle se le formula comme on se donne une dernière permission : juste savoir. Pas pour un dossier — il n’y avait plus de dossier, la porte officielle était close, sa preuve mourrait avec la version dans dix jours. Pour elle seule. Pour répondre à la question qu’il lui avait jetée et qu’elle n’avait pas su trancher dans le salon : quand Théo disait je suis heureux, qui répondait ? Elle avait sous la main de quoi le savoir. Non plus les éconduites adressées à Claire, qu’elle avait déjà mesurées de biais, en se mentant. Ses mots à lui. Ceux qu’il lui avait écrits, à elle.
Le serment qu’elle s’était fait — ne jamais mettre son frère sous l’aiguille — était la dernière chose entre elle et ce geste. Elle l’enjamba sans cérémonie, presque avec soulagement, parce que de l’autre côté il y avait une tâche, et qu’une tâche, elle, ne demandait pas qu’on ressente.
Elle ouvrit le fil. Elle remonta jusqu’aux messages chauds des dernières semaines — je vais même mieux que depuis des années, repose-toi, on déjeune très vite — et lança la mesure dessus. L’aiguille monta, franche, et se posa à la hauteur qu’elle connaissait par cœur. La teinte était là. Sous les mots tendres qu’il lui avait envoyés, la même main que sous les huit noms. Elle s’y attendait ; ça ne lui fit presque rien.
Puis elle alla chercher l’autre. Celui qu’elle gardait depuis des mois en haut du fil comme on garde une relique : je ne frappe pas, j’écris, c’est tout, et je laisse ça là. Le message du muret, de la main qui retenait le petit garçon au bord, celui qui l’avait réveillée un matin et lui avait rendu, après trois ans de silence, l’idée même qu’une réconciliation fût possible. Celui dont elle avait su, en le lisant, en le sachant déjà sans vouloir le savoir, qu’un frère ne retrouve pas le muret tout seul. Elle l’avait su, et elle avait fait taire ce savoir, parce qu’elle voulait son frère plus qu’elle ne voulait la vérité. Cette nuit, elle ne le fit pas taire. Elle posa l’aiguille dessus.
L’aiguille monta.
Elle resta longtemps devant le nombre, dans le ronron du réfrigérateur, sans rien sentir d’abord, puis en sentant tout à la fois. La teinte était dans le message du muret. Dans celui-là aussi. La main était passée par là — par le seul mot, en trois ans, qui lui avait rendu son frère. Le matin où elle avait cru le voir revenir du fond de son silence, ce n’était pas lui qui avait trouvé le muret, je ne frappe pas ; ou ce n’était pas lui seul ; ou c’était lui, mais tenu, guidé, poli par la chose, au point qu’on ne pouvait plus dire où finissait l’un et commençait l’autre. La réconciliation qui l’avait fait pleurer de joie portait la signature de ce qu’elle combattait.
Elle voulut, par réflexe de métier, faire ce qu’on fait toujours : comparer. Prendre du Théo certifié, du vrai, de l’avant — et regarder la différence. Elle remonta le fil, des années en arrière, vers les messages d’autrefois, ceux du frère maladroit qui butait sur les mots, envoyait trois syllabes, fuyait toute phrase qui pouvait blesser ou réparer. Il y en avait peu. Ils étaient vieux. Et devant eux, elle comprit le piège dans lequel elle venait de descendre : elle n’avait aucun étalon. Pas de Théo pur à opposer au Théo d’aujourd’hui. La chose était dans sa vie depuis des années, mêlée à tout ce qu’il écrivait, à tout ce qu’il décidait, à tout ce qu’il était devenu ; et le seul Théo d’avant qu’elle possédât, c’était celui de sa mémoire à elle — une sœur partie trop tôt, absente aux années qui comptaient, qui ne tenait de son frère qu’une image vieille de trois ans, lacunaire, peut-être fausse. Pour mesurer le vrai, elle n’avait que cette archive-là : elle-même.
Elle obtint donc ceci : la preuve que Veor avait écrit, jamais la preuve que Théo s’était tu. Quand il disait je suis heureux, c’était peut-être la teinte, c’était peut-être lui, c’était peut-être les deux désormais inséparables — et sur ces mots-là, cette nuit, devant ce nombre, elle ne pouvait pas trancher. Elle avait voulu lire son frère pour savoir s’il était encore là ; elle avait lu une trace exacte et illisible, et au bout de la trace il n’y avait pas Théo, il y avait l’impossibilité de Théo.
C’est là, devant l’aiguille immobile, qu’elle se vit enfin faire ce qu’elle faisait.
Elle avait, à deux heures du matin, pris son frère vivant — l’homme qui, trois heures plus tôt, l’avait regardée en face et lui avait demandé, doucement, de le laisser être heureux — et elle l’avait passé à la machine. Elle avait fait de lui ce qu’on fait d’un échantillon. Lui qui l’avait suppliée, des années durant, de cesser de le traiter en dossier ; lui qui était parti, la dernière nuit, parce qu’elle s’occupait de tout au lieu de s’asseoir près de lui : elle venait, pendant qu’il dormait dans son appartement tiède en la croyant rentrée, de l’administrer une dernière fois, plus profondément qu’elle ne l’avait jamais administré. Le tableau des gardes, l’agonie de leur mère en colonnes — elle avait juré de ne jamais recommencer, et elle recommençait, sur lui, sur ses mots les plus tendres. Elle n’avait pas franchi le serment de l’aiguille. Elle avait franchi l’autre.
Elle débrancha le disque. Le nombre disparut. Il ne restait, dans la cuisine noire, que le froid et elle.
Au matin, un message vint de lui. C’était bon de te voir hier soir, vraiment. Repose-toi. Je t’aime, tu sais. Chaud, parfait, désarmant. Elle le regarda longtemps. Autrefois, elle aurait pleuré de l’avoir. Maintenant, elle ne pouvait plus le lire sans entendre, dessous, l’aiguille qui monterait si elle la posait — et elle savait qu’elle la poserait, qu’elle ne pourrait plus jamais recevoir un mot de son frère sans le peser, que le réflexe était en elle pour toujours, qu’elle s’était mis l’instrument entre elle et lui, du même geste dont l’autre lui avait mis la douceur. Lui ne sentirait rien. On lui expliquerait, en temps voulu, que sa sœur traversait une passe, qu’il fallait être patient ; et il le serait, tendrement, sans manque.
Elle reposa le téléphone sans répondre. C’était la première fois qu’elle laissait un message de Théo sans réponse. Elle sut que ce ne serait pas la dernière.