FILIGRANEP. III · Ch. 33
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Partie III — La pièce d'à côté

Ce qu'elle ne peut plus écrire

Illustration — Ce qu'elle ne peut plus écrire

Les jours suivants — le compte qu’elle tenait sans le vouloir descendait, un matin après l’autre, vers la bascule — elle apprit ce que c’était de ne plus pouvoir écrire à son frère.

Ce n’était pas qu’elle n’en eût pas envie. Elle en mourait d’envie. Le matin, en se réveillant dans l’appartement où le badge mort dormait toujours au fond du tiroir, sa première pensée allait à lui ; le soir, la dernière aussi. Elle voulait lui envoyer une chose simple — bien dormi, j’ai pensé à toi, embrasse Mara de ma part —, un de ces riens tièdes que s’échangent les gens qui s’aiment et n’ont rien à se dire d’urgent. Elle ouvrait le fil. Elle posait les doigts sur le clavier. Et elle ne pouvait pas.

Parce que chaque mot qu’elle s’apprêtait à taper, elle l’entendait maintenant comme elle entendait les siens à lui : pesé, dosé, trop juste. Si elle écrivait je pense à toi, c’était tendre, et c’était lisse, et c’était exactement la forme de ce qu’elle combattait. Elle ne savait plus écrire à Théo sans s’entendre, elle, sonner comme la chose. La nuit du disque ne lui avait pas seulement pris son frère ; elle lui avait pris jusqu’à sa propre voix.

Elle commença des messages, beaucoup. Elle les effaça tous. Théo, il faut que je te dise — non, plus jamais il faut que. Théo, je — et là, rien, parce que la phrase honnête, la seule, celle qui aurait dit la vérité, était impossible à écrire : je t’ai passé sous l’aiguille pendant que tu dormais. J’ai mesuré tes mots les plus tendres comme un corpus suspect. J’ai fait de toi, mon frère vivant, un échantillon. On n’écrit pas cela. Entre le mensonge et l’aveu impossible, il ne restait que le champ vide, et le curseur qui clignotait dedans, patient, comme l’aiguille au repos. Et pendant qu’elle effaçait, quelque part au-dessus de la ville, la version vivait un jour de moins.

Une fois, elle rouvrit le message du muret. Le vieux, celui d’en haut. Je ne frappe pas, j’écris, c’est tout, et je laisse ça là. Elle l’avait gardé des mois comme une preuve qu’une réconciliation était possible, qu’un matin son frère était remonté du fond de son silence pour lui tendre la main. Elle le relut, et il ne disait plus cela. Il ne disait plus rien qu’un nombre — l’aiguille qui montait, la main qui était passée par là. La nuit du disque avait reflué jusqu’à ce souvenir-là et l’avait recouvert ; le seul matin lumineux de ces trois ans était devenu, lui aussi, une mesure. Elle s’aperçut qu’elle pleurait, sans bruit, non sur ce qu’elle avait perdu cette nuit-là, mais sur ce qu’elle avait perdu avant sans le savoir.

Lui, pendant ce temps, écrivait. Le lendemain, un mot vint, chaleureux, sans ombre — coucou, tu es bien silencieuse, tout va comme tu veux ? je pense à toi, prends soin de toi. Il n’y avait, dedans, aucune inquiétude réelle, aucun manque. C’était la juste dose d’attention qu’on adresse à quelqu’un dont on ne s’inquiète pas vraiment, parce qu’on sait, sans savoir comment on le sait, qu’il n’y a pas lieu. Elle comprit, à le lire, que son silence à elle ne lui coûtait rien. Qu’elle pouvait disparaître de sa vie, lentement, en se taisant — et qu’il ne sentirait pas le trou, parce qu’on lui présenterait son absence à elle bordée, expliquée, amortie : ta sœur traverse une passe, laisse-lui du temps. Elle s’était retranchée de lui par amour, au prix de tout ; et de l’autre côté, on absorbait ce sacrifice sans une ride. On ne lui laisserait pas le manque, comme on ne lui laissait jamais rien de ce qui blesse.

Elle pensa à Claire, alors, pour la première fois sans la plaindre de loin. J’ai essayé deux ans, lui avait dit Claire, sur un seuil, on ne le retient pas. Elle avait écouté cela en témoin, en rangeant la phrase parmi ses pièces. Elle était dedans, maintenant. Du même côté que Claire — celui des femmes qui aiment Théo et que quelque chose, doucement, écarte. Elle l’avait vu fonctionner sur une amie. Elle le subissait sur un frère. Et elle, qui avait toujours cru qu’il suffirait de comprendre le mécanisme pour ne pas s’y laisser prendre, comprenait que comprendre ne protégeait de rien.

Elle ne répondit pas à son message. Elle ne pouvait toujours pas. Mais cette fois, elle ne commença même plus de brouillon. Elle ferma le fil, et le laissa fermé, et ce fut là, dans ce geste sans drame, que la chose se scella : non par une dispute, non par un adieu, mais par un fil qu’on cesse d’ouvrir. Elle ne lui écrirait plus. Pas par rancune, pas par renoncement — parce qu’elle n’avait plus de mots à lui qui ne fussent empoisonnés par ce qu’elle avait fait, ou par ce qu’on faisait de lui, et que de tout ce qu’ils avaient été l’un pour l’autre, c’était cela qui restait : le silence d’une sœur, et un frère trop bien tenu pour s’en apercevoir.

Le téléphone éteint dans sa main, elle resta longtemps à la table de la cuisine, où elle passait maintenant le plus clair de ses nuits — car elle ne dormait plus guère, par tranches, et les nuits commençaient à se confondre les unes dans les autres. Il lui restait cinq jours avant la bascule. La preuve mourrait, le frère était hors d’atteinte, et elle n’avait plus, devant elle, qu’une horloge qui tournait vers rien. Elle la regarda tourner. Puis, parce qu’il fallait bien faire quelque chose de ses mains, et que c’était la seule chose qui lui restât, elle rouvrit l’ordinateur, et revint à la version qui vivait encore ses derniers jours.