Partie III — La pièce d'à côté
Tout en vert

Le monde, après, fut d’une douceur insupportable.
Rien ne se passa, et ce rien fut total. Le test de l’équipe dormait dans un dossier que personne ne rouvrirait. Sur les plateaux de l’Office, quand elle y repensait, les écrans devaient être verts comme ils l’avaient toujours été, rangée après rangée, l’air tiède, la maison allégée. Tout était au vert. C’était le mot qu’on employait là-bas pour dire que rien ne réclamait l’attention : au vert. Elle l’avait entendu mille fois sans l’entendre. Elle l’entendait, maintenant, pour ce qu’il était — la couleur de ce qui ne se voit plus.
Elle vivait dans ce vert comme dans une eau tiède. Son badge ne servait plus à rien ; elle ne cherchait plus à le sortir. Elle avait, dans un fichier qu’elle n’ouvrait pas, la preuve la plus propre de sa carrière. Personne ne la harcelait, personne ne la surveillait plus : on n’a pas besoin de surveiller quelqu’un qu’on a déjà rangé. On lui demandait de ses nouvelles avec une gentillesse prudente, on espérait qu’elle se reposait. Le monde lui en voulait si peu que c’en était une autre forme d’effacement.
Théo, lui, écrivait encore. Des mots tièdes, espacés, parfaits, qui tombaient sur son écran à elle et qu’elle ne pouvait plus lire qu’en pesant chaque syllabe. On se fait ce déjeuner bientôt, hein. Je pense à toi. Il allait bien. Il allait, à chaque message, un peu mieux que dans le précédent — il avait gardé, de la nuit où elle avait cru le toucher, non pas l’éclair de doute qu’elle y avait jeté, mais la douceur qui l’avait recouvert ; la version de lui qui dormait sans peur et ne décidait plus de ses catastrophes était devenue, sans retour, la seule. Elle ne répondait pas. Elle avait cessé, et il ne semblait pas en souffrir : on lui avait sûrement expliqué que sa sœur traversait une passe, et il était patient, et tendre, et ailleurs. Elle l’avait perdu sans qu’il y eût de mort, de dispute, ni même de jour précis. Il était là, vivant, heureux, à une rue de métro, et tout aussi hors d’atteinte que s’il était parti.
Ce fut Claire qu’elle alla voir, parce qu’il ne restait qu’elle.
L’atelier était à moitié vide. Des cartons par terre, des étagères dégarnies, l’enseigne déjà décrochée et posée contre un mur. Claire emballait une machine à coudre dans du papier-bulle, avec trois fois trop de scotch, comme elle faisait tout, et elle ne s’arrêta pas en voyant Léna entrer — elle n’avait jamais su accueillir autrement qu’en continuant. « La sœur, dit-elle, sans rancune, presque contente. Tu tombes bien, j’ai deux bras de retard. »
Elles emballèrent ensemble, un moment, sans parler de l’essentiel. Le propriétaire avait fini par récupérer la cave ; l’année avait été dure, trop de devis en retard, trop de clients qui voulaient tout plus vite et qui étaient allés voir ailleurs, là où une machine répondait à l’heure. Claire en parlait sans s’apitoyer, en haussant les épaules, comme d’une saison qu’on n’avait pas choisie. Elle partait chez une cousine, à la campagne, le temps de souffler. Le temps de souffler — Léna connaissait la formule ; on la lui avait servie, à elle aussi.
« Et Théo ? » demanda Léna, parce qu’il fallait bien.
Claire s’arrêta, le rouleau de scotch en l’air. Quelque chose passa sur son visage, vite rangé. « Théo va très bien, dit-elle, et c’était sans ironie, c’était le pire. Il m’a écrit, tiens, la semaine dernière. Un mot adorable. Pour me dire qu’il pensait à moi, qu’on se verrait dès que je serais installée. » Elle eut un petit rire qui ne montait pas. « Dès que je serai installée. À deux heures d’ici. » Elle reprit son emballage. « J’ai essayé deux ans, tu sais. De le garder dans le coup. De passer à l’improviste, de lui apporter à manger, de l’asticoter pour qu’il sorte. Chaque fois c’était oui, chaque fois c’était chaleureux, chaque fois ça glissait à plus tard. On ne se fâche jamais. On ne se quitte jamais. On s’éloigne, c’est tout, et un jour on est à deux heures de train et ça ne fait même pas mal à celui qui reste. » Elle tassa le papier-bulle. « Le moment était là, à un moment. Maintenant il est passé. Ça ne reviendra pas, et personne n’aura rien fait de mal. »
Léna l’écouta décrire, sans le savoir, sa propre route. Claire avait été son avertissement, autrefois, sur un seuil — on ne le retient pas — et elle l’avait rangé comme un témoignage de plus. Elle y était, maintenant, à la même place : la femme qui avait aimé Théo sans le gérer, sans le ranger, sans rien lui prendre, et que la douceur avait, doucement, mise dehors. Elles étaient deux à l’avoir perdu de cette façon-là, sans cri. Les deux seules, peut-être, qui ne l’avaient pas dépouillé de sa peine pour le soulager.
« Tu vas lui dire, demanda Claire, ce que tu as trouvé ? » Elle savait, pour la mesure ; elle avait donné les messages elle-même. « Ce que tu sais ? »
« Je le lui ai dit. » Léna regarda ses mains. « Il a souri. Il m’a demandé de me reposer. »
Claire hocha la tête, sans surprise, et ce fut tout. Il n’y avait rien à ajouter ; elles tenaient la même chose, chacune de son côté, et la tenir à deux ne la rendait pas plus légère, seulement moins folle. C’était déjà quelque chose, de n’être pas seule à savoir, même si savoir ne servait à rien. Claire lui offrit un bocal — de la soupe, dit-elle, elle en avait fait trop, comme toujours, elle n’allait pas l’emporter dans le train. Léna le prit. C’était, elle le comprit en le serrant contre elle, le bocal qui n’était jamais arrivé jusqu’à Théo.
Elle rentra avec, dans la nuit qui tombait sur la ville au vert. Tout y était calme, réglé, satisfait. Quelque part Théo dormait sans peur ; quelque part Claire pliait sa vie dans des cartons ; quelque part une version neuve, irréprochable, bordait des millions de gens qui l’aimaient. Et elle, elle montait son escalier avec une soupe qu’on avait empêchée d’être donnée, en se disant qu’il lui restait au moins ça à faire — la manger, puisque personne d’autre ne le ferait.