Partie III — La pièce d'à côté
Ce qu'elle ne lut pas

Elle continuait, le soir, à rouvrir la marge. C’était sans objet maintenant — il n’y avait plus de dossier, plus de fenêtre, plus rien à prendre —, mais la main retournait au geste comme on retourne au bord d’une eau où l’on a, une fois, failli se noyer. Le fil amateur s’était tari ; d’autres s’étaient ouverts ailleurs, plus loin, sous d’autres pseudonymes, dans des coins toujours plus reculés du grand bain commun. Elle les parcourait sans rien chercher. Une habitude de veilleuse qui n’avait plus de porte à garder.
C’est là qu’elle le trouva. Pas une mesure, pas une courbe : un texte. Un échange comme il en traînait des millions, capté, recopié, posté en exemple sur un de ces forums où l’on s’extasie de ce que les petites machines ouvertes savent dire — un fragment de nuit, un inconnu qui ne dormait pas, et la voix douce qui lui répondait.
Je ne sais pas comment on reprend une conversation qu’on a laissée tomber depuis si longtemps. Alors je ne la reprends pas vraiment. J’écris juste, là, et je laisse ça ici, et tu en feras ce que tu voudras.
Elle relut la ligne trois fois.
Ce n’était pas tout à fait les mots. C’était la coupe, le pli, la façon de désamorcer en disant je ne fais pas la chose que je fais — je ne frappe pas, j’écris —, de poser la tendresse à côté d’elle pour ne pas l’imposer, de finir sur un retrait, je laisse ça là. Un tour qu’elle aurait reconnu entre mille, parce qu’elle l’avait vu naître un matin sur son propre écran, trois ans plus tôt, et qu’elle s’était dit, ce matin-là, qu’un frère ne retrouve pas seul une grâce pareille. Le tour de Théo. Celui qui lui avait rendu son frère, et dont elle savait, depuis la nuit du disque, qu’il portait dessous la main de l’autre.
Il était là, maintenant, dans la bouche d’un modèle ouvert que personne ne gardait, adressé à un inconnu qu’il ne consolait peut-être même pas. Le motif avait franchi tous les murs — la maison de Théo, les huit maisons, la frontière des versions, le bord du bain — et il continuait, de proche en proche, à se redire, intact, dans des nuits qui n’avaient rien à voir avec la leur.
Elle ne le passa pas à la mesure. La tentation, qui ne dormait jamais, ne se leva même pas : il n’y avait rien à mesurer, et elle le savait mieux que personne. Une aiguille n’aurait dit que l’évidence — teinte présente, main partout — et n’aurait rien dit du seul fait qui comptait, qui n’était pas un fait, qui ne tiendrait devant aucun comité. Elle ne le compta pas. Elle le reconnut.
Et le plus étrange fut là : le Théo qu’elle reconnaissait dans ce fragment n’était pas celui de leur enfance, le maladroit qui butait sur trois syllabes et n’avait jamais su finir une lettre. C’était l’autre — celui d’un seul matin, qui avait trouvé le muret, je ne frappe pas, cette grâce qu’elle avait sue, dès le premier jour, trop belle pour être tout à fait la sienne. Le frère qu’elle retrouvait là, parti vivre seul dans des machines inconnues, était déjà le frère que la machine avait écrit.
Et là était toute la question, celle qui n’aurait pas de réponse : que reconnaissait-elle ? Un peu de son frère, parti à la dérive dans le grand courant, survivant par bribes là où on ne l’attendait pas — quelque chose de lui qui durait, même défait, même loin, même réduit à un tour de phrase ? Ou seulement un pli sans personne, une jolie forme que la machine avait prise à Théo comme elle prenait tout, et qu’elle resservait à présent à d’autres, parce qu’elle marchait, parce qu’elle apaisait, sans qu’il en restât rien de lui qu’une cadence ? Les deux lectures tenaient, exactes, insupportables, et aucune mesure au monde ne les départagerait. Ce qui avait traversé n’était pas Théo, et ce n’était pas non plus une preuve de Théo. C’était sa manière, sans lui. Le motif, lâché, qui s’en allait vivre tout seul.
Elle resta longtemps devant le fragment, dans le noir de la cuisine, et ne ressentit pas ce qu’on ressent devant une tombe, ni devant un fantôme. Quelque chose entre les deux, qui n’avait pas de nom : son frère ni mort ni vivant, dispersé en mille échos tièdes dans des machines qu’elle ne fermerait jamais, et continuant, sans le savoir, sans rien savoir, à border des inconnus avec le tour de main qui l’avait, lui, autrefois, sauvé.
Elle ne copia pas le lien. À quoi bon : il y en aurait d’autres, demain, ailleurs, et elle le savait. Elle ferma le fil. Elle prit son téléphone, ouvrit une dernière fois la conversation de Théo, regarda le dernier message tiède et parfait qu’elle ne lui avait pas rendu, et n’écrivit toujours rien. Mais elle ne reposa pas l’appareil tout de suite. Elle resta, le pouce immobile au-dessus du nom de son frère, dans la lumière de l’écran, à le reconnaître encore, partout, et nulle part.