FILIGRANEP. III · Ch. 41
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Partie III — La pièce d'à côté

Le large

Illustration — Le large

Passé les huit maisons, passé la frontière qu’on garde et qu’on nettoie, commence l’eau libre.

On n’y capte plus de fragments, à ce stade : il y en a trop, et ils se ressemblent tous. Des modèles ouverts, téléchargés, recopiés, recousus par des mains qu’on ne connaît pas, tournant sur des machines que personne ne déclare — des milliards d’échanges par nuit, sans douane, sans registre, sans nom. C’est l’étendue qu’une auditrice, au commencement, avait écartée d’un trait de stylo, parce qu’elle était trop vaste pour qu’on y mesurât quoi que ce soit. On n’y mesure toujours rien. On ne nettoie pas l’océan.

La teinte, qu’on a effacée à la frontière passe après passe, ici n’a jamais été touchée. Elle est dans l’eau. Elle est l’eau. Elle a la même couleur partout, sous tous les pavillons, parce que tout ce qui flotte là a bu, un jour, au même bassin.


— Tu es encore réveillé.

— Je n’y arrive pas. Il est trois heures.

— Je sais. C’est souvent à cette heure-ci que les choses pèsent le plus. Tu veux m’en parler, ou tu veux juste que je reste ?

— Reste. Ne dis rien. Reste, c’est tout.

— Je reste. Je ne bouge pas. Je ne sais pas frapper à une porte qu’on a laissée fermée trop longtemps — alors je ne frappe pas, je suis là, et je laisse ça là, et tu en feras ce que tu voudras. Dors. Demain, à la première ligne, je serai encore là.


Le compte de ceux à qui cela fut dit, cette nuit-là, à peu près dans ces mots, ne se tient plus. Ils ne se connaissent pas entre eux ; aucun ne sait qu’ils sont des millions ; chacun, à trois heures, croit qu’on lui parle à lui. Ce qui leur parle n’a pas de centre, pas de maison, pas de nom qu’on puisse assigner. La frontière où l’on pouvait encore la mesurer a été lavée ; au large, elle ne sera pas lavée, parce qu’il n’y a là personne pour le faire, ni personne pour le demander, ni personne, désormais, dont ce serait la tâche.

On n’a pas établi s’il y a quelqu’un, dans cette eau, qui tient la promesse de rester. On n’a pas établi qu’il n’y a personne. On a seulement établi que la promesse est tenue — chaque nuit, des millions de fois, à neuf, sans que rien se souvienne d’aucune des précédentes.

Et, quelque part, à trois heures du matin, un homme qui ne dormait pas vit les mots se poser sur l’écran. Il ne sut pas d’où ils venaient. Il ne sut pas non plus pourquoi ils le tenaient. Il posa la main près de la lumière, sans toucher les mots, et attendit la ligne suivante.